Chaises à louer

1974 Chaisier-serveur de plage

Parasols alignés devant une plage

"  Le mot plagiste ne renseigne guère sur les activités dévolues à ceux qui exercent ce métier. Il doit sans doute être attribué à la vague des euphémismes valorisants qui a déferlé dans la deuxième moitié du 20ème siècle.

 

Parmi les mots se terminant en «giste» c'est une exception car ceux-ci, classables en trois catégories, sont toujours caractéristiques des personnes auxquelles ils sont attribués qu'il s'agisse:

  • de métiers comme le bagagiste, l'étalagiste, le chauffagiste. Dans cette catégorie, un autre mot est lié à un environnement naturel, le paysagiste, lequel intervient pour embellir un paysage. Néanmoins, il faudrait être particulièrement bienveillant pour considérer que la plantation de parasols et de chaise-longues selon une configuration quasi-militaire contribue à améliorer l'esthétique de la plage;

  • de métiers requérant une haute qualification scientifique comme ophtalmologiste, zoologiste ou paléontologiste, toutes références gratifiantes qui ont peut-être contribué à propulser nos chaisiers-serveurs au rang de plagistes;

  • de personnes affichant des convictions comme les orangistes ou les boulangistes. Aucune conviction requise pour le métier.

A l'évidence, les activités de base de chaisier et de serveur additionnées à la mise en place et à l'entretien du mobilier (chaise-longue, parasol, matelas) ne présentent aucune spécificité liées à l'endroit où elles sont exercées, une plage.

 

Par rapport aux chaisières de jardin, dont le peuplement s'amenuise alors, les chaisiers-serveurs exercent sur un territoire infiniment plus restreint: quelques centaines de m2 de plage privée contre une douzaine d'hectares au Jardin des Plantes et une vingtaine au Jardin du Luxembourg. En revanche, ils doivent effectuer des travaux de manutention. En conséquence, ce sont majoritairement des hommes jeunes.

Plage de Nacqueville (aujourd'hui Urville-Nacqueville
Nacqueville (regroupée avec Urville) en septembre 2013

Enfant au début des années 50, mes souvenirs de plages sont associés à un cerf-volant et à des édifices précaires de sable à Nacqueville au cap de la Hague: d'immenses espaces à marée basse, du sable fin et aucun commerçant à proximité si ce n'est l'hôtel Beau Rivage au nom judicieusement choisi.

 

Passée l'enfance, je ne fréquenterai plus guère les plages, à l'exception d'un bref séjour à Juan les Pins à l'été 1965 à l'occasion de mon premier grand périple en tant que conducteur automobile. J'en conserve le souvenir d'une plage exiguë et bondée, guère moins dans l'eau. Des collègues y passaient toutes leurs vacances. Quelques jours suffirent à m'en éloigner et confirmèrent mon aversion du «tourisme de plage», celui comme le chante Georges Brassens de l'«éternel estivant» qui «passe sa mort en vacances».

 N'ayant vu des plages privées que l'étroit passage qu'elles laissaient en bordure de l'eau, mon expérience est des plus limitées. Elle suscite cependant aujourd'hui la curiosité de connaître quelle avait été l'évolution de cette station, mot particulièrement bien accordé avec les vacanciers qui la fréquentent.

Lucien Adrion "The beach" 1929
Lucien Adrion "The beach" 1929

 

J'ai ainsi appris qu'elle avait été créée ex nihilo ou presque en 1925. Une carte postale utilisée en 1907 fait apparaître quelques cabines de bains dans l'espace désert en face du casino et de grandes demeures bourgeoises (peut-être des hôtels).

 

Une dizaine d'années plus tard, une autre carte postale nous donne à voir des estivants et, semble t'il la bicoque d'un commerce. Encore 10 ans et des alignements de parasols identiques apparaissent, attestant de la privatisation de certaines parcelles.

 

Une carte des années 60 nous montre des immeubles récents en front de mer et déjà peu d'espace dédié aux vacanciers itinérants ou insuffisamment fortunés pour stationner sur un emplacement payant.

 

Deux cartes datées des années 70 (au vu des voitures) confirment la présence d'une suite quasi-ininterrompue de marchands de becquetance faisant face à des rangées bien serrées de parasols, dont les couleurs changent d'un commerce à l'autre.

Un diaporama de cartes postales intitulé «Juan-les-pins, la belle époque», bien que présentant les cartes sans les dater et ayant une conception très «tolérante» de cette réputée belle époque, permet néanmoins de confirmer cette évolution concomitante à celles de la durée des congés payés (doublement entre 1956 et 1969) et du niveau de vie.

Les plages dédiées à la subsistance suivie de somnolence occupent une place croissante, du moins sur la côte méditerranéenne, et l'on ne discerne pas en 1974 ce qui pourrait entraver ce mouvement: les chaisiers-serveurs et leurs employeurs ont un bel avenir devant eux.  "

 

Textes entre guillemets extraits de l'Abécédaire d'un baby-boomer

 

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