Chasse

2017 Cochongliers de Pandore

Famille de sangliers

 

" Le 15 août de cette année 2017, jour d'ouverture de la chasse aux sangliers, le bulletin d'informations de 9 heures de la radio régionale, France Bleu Orléans, m'apprend:

 

  • qu'en un an, 1300 hectares de cultures ont été ravagés par des sangliers dans le seul département du Loiret et que cela représente une multiplication par 5 du score enregistré dix ans plus tôt,

  • que la Fédération de chasse du département a payé les dégâts ainsi occasionnés à hauteur de un million d'euros et qu'elle ne pourra pas assumer cette charge croissante encore bien longtemps,

  • que 14000 sangliers ont été abattus, cela ne suffisant pas à endiguer une surpopulation galopante (et piétinante, et fouisseuse …).

 

Je ne doute pas que ces informations soient factuellement exactes. Elles sont d'ailleurs corroborées par un article paru le 6 juillet dans le quotidien régional, La République du Centre, lequel journal précise que leur origine est préfectorale.

Des informations propres à rendre sympathiques des chasseurs dans le rôle de régulateurs de la faune sauvage et d'exterminateurs des animaux nuisibles qu'ils revendiquent.

 

Des informations propres également à modifier mon jugement pas vraiment amène sur lesdits chasseurs. Quelques mois auparavant, j'avais en effet été témoin d'une scène qui avait plutôt porté ma sympathie sur des sangliers traqués. De ma maison, mon attention avait été attirée par des sons répétés de trompinette venant du bois limitrophe. Un alignement de 7 ou 8 chasseurs immobiles était disposé parallèlement à - et à peu de distance de - l'orée du bois d'où provenait la musiquette psalmodique.

 

Je m'attendais à voir surgir une biche ou un chevreuil car certains s'aventuraient parfois à découvert attirés sans doute par le maigre ruisseau en bordure de notre terrain.

Or, après quelques minutes d'observation de cette scène figée, c'est un sanglier qui surgit comme un projectile, passant entre deux chasseurs et poursuivant sa course en zigzaguant suffisamment pour échapper au tir nourri de la petite meute humaine.

 

Mais un rebondissement intervint alors que les chasseurs s'évertuaient sans succès à atteindre leur cible: un autre sanglier sortit à son tour du bois, prenant les chasseurs à revers, lesquels n'eurent pas plus de succès qu'avec son congénère éclaireur.

 

Je m'amusais de la scénographie à laquelle je venais d'assister car, sans prétendre postuler au titre de stratège cynégétique, la formation en alignement parallèle à l'orée du bois constituait à l'évidence une bévue carabinée:

 

  • à l'allure à laquelle le sanglier surgissait du bois, les chasseurs, engourdis par des minutes d'attente immobile, n'avaient guère de chance de l'atteindre de face, même avec des armes préalablement chargées,

  • le tour complet en terrain labouré avec ces armes chargées aurait pu être fatal à un – au moins – des coalisés,

  • ce retournement malaisément négocié, outre qu'il retardait la visée, permettait au second sanglier (ils auraient pu être plus nombreux ...) de prendre les chasseurs à revers et, pourquoi pas, de les charger.

 

Le même alignement obliquement par rapport à l'orée du bois et le long du ruisseau aurait sans doute conduit à une conclusion très différente.

 

Affiche de propagande pour la chasse

Les informations reçues le 15 août modifiaient donc pour un temps ma perception: de celle d'un spectateur réjoui par la «défaite» de chasseurs empotés (presque embourbés) à celle d'une possible victime de dégâts reconnaissante à l'égard de généreux bénévoles s'efforçant – même maladroitement – d'endiguer une invasion d'animaux importuns.

 

Pour autant, ni La République du Centre ni France Bleu ne répondaient aux questions qui me semblaient pourtant se poser avec flagrance:

 

  • quelle était l'origine de cet extraordinaire et soudain baby-boom chez les sangliers?

  • pourquoi la Fédération de chasse était-elle tenue pour responsable de cette explosion de la natalité et pourquoi consentait elle de ce fait à dédommager les agriculteurs lésés?

 

L'ouvrage de Jean Athanaze allait m'apporter des réponses notamment au travers de l'intervention d'un ex-chasseur et administrateur de société de chasse, André Théret, déclarant lors d'un colloque sur les modalités de gestion des sangliers tenu en mars 2007: «L'explosion des populations de sangliers est un phénomène récent dont les chasseurs portent l'entière responsabilité».

Sangliers dans un espace clôturé
Sangliers parqués - Photo provenant du site du Conseil National de la Chasse et de la Faune Sauvage (CNCFS)

A l'appui de cette thèse, deux raisons étaient avancées:

  • l' «agrainage» des sangliers par les chasseurs, c'est-à-dire leur alimentation, limitant la mortalité des marcassins et jeunes laies qui était auparavant élevée,

  • le croisement de cochons et de sangliers (les cochongliers du titre de cette étape) formant des femelles plus fécondes.

L'élevage de sangliers en vue de lâchers à destination des chasseurs a même été dénoncé par le RAC (RAssemblement pour une France sans Chasse).

Cette volonté des sociétés de chasse d'accroître le nombre de proies visait à renforcer l'attractivité d'un loisir qui avait, comme on l'a vu, perdu la moitié de ses adeptes en trente ans. Avoir plus de subsides … pour in fine dédommager les agriculteurs.

Médaillon représentant le sacrifice d'un sanglier 500 ans avant JC
Médaillon représentant le sacrifice d'un sanglier 500 ans avant JC

Voici donc le transcodage de ce titre abscons «Cochongliers de Pandore», lequel titre sera susceptible de déconcerter sur internet plus d'un robot de référencement à la recherche de mots-clés aisément intelligibles et représentatifs du contenu d'un chapitre (tant pis, je ne renoncerai pas à des sous-titres que les humains peuvent décrypter, eux): Pandore, créature de Zeus dans la mythologie grecque avait été dotée d'une jarre (la boîte de Pandore) remplie de tous les maux, jarre qu'elle ne devait ouvrir sous aucun prétexte. Pandore ne résista pas à sa curiosité de sorte que les maux s'échappèrent et se répandirent sur la Terre.

Dans les années cinquante, on a vu précédemment qu'un bactériologiste avait lui aussi ouvert une boîte de Pandore propre à éliminer les lapins de garenne alors qu'il ne voulait qu'en limiter la prolifération. Pareillement, dans les années 2000, les sociétés de chasse avaient obtenu, très au-delà de leurs espérances, un accroissement de la natalité des sangliers qu'ils ne savaient plus maîtriser.

 

La chasse aux sangliers est ouverte jusqu'au 28 février. Les chasseurs seront-ils cette année assez habiles (plus en tout cas que ceux que je viens d'évoquer) pour parvenir à résorber l'effectif de cochongliers ravageurs échappés de leur boîte de Pandore?

 

Chronique publiée en décembre 2017

Textes entre guillemets extraits de l'Abécédaire d'un baby-boomer

 

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