Cinémas (salles)

1952 Cinéma de mon boulevard

Le cinéma la nuit
Vue fugitive dans "Vivre sa vie" de Jean-Luc Godard

"  Le «Jeanne d’Arc» se voit de loin la nuit au 45 du boulevard Saint Marcel avec son enseigne verticale, perpendiculaire à la façade, en grosses lettres majuscules au néon de couleur rouge: CINEMA.

Quand on s’approche de ce bâtiment d’un étage qui tranche avec les immeubles haussmanniens du boulevard, on peut découvrir à l’horizontale en lettres majuscules blanches le titre du film de la semaine composé pour la circonstance au-dessus du hall d’entrée.

 

Plus près encore, de part et d’autre de ce hall, on est invité à imaginer l’intrigue du film de la semaine et de celui de la semaine à venir grâce aux photographies plaquées derrière des vitrines sur un fond rouge.

 

Jeanne d'Arc : la salle dans sa configuration 1952
Jeanne d'Arc : la salle dans sa configuration 1952

Si l’on s’est laissé tenter, on gravit les quelques marches et l’on peut choisir la catégorie de place que l’on souhaite occuper. Il n’y a que l’embarras du choix en fonction du prix, de l’ordre du simple au double entre les «premières», les rangées juste au-dessous de l’écran simplement équipées de sièges en bois abattants, et les places à la «corbeille» (le balcon en pente douce) d’où l’on est assuré de voir le film sans gagner une migraine, une lombalgie où un torticolis.

Sièges en bois

Dans des prix intermédiaires et par montant croissant, on a le choix à l’orchestre entre la première et la deuxième série. Cette dernière est meublée de fauteuils rembourrés comme à la corbeille, plus où moins près de l’écran, situées aux rangées derrière les sièges en «bois moulé» des «premières» et puis aussi de quelques places dans les loges. Ces places, au prix voisin des places en «corbeille» sont situées sous celle-ci, dans des loges identiques à celles d’un théâtre, dotées de quelques sièges de salon chacune. Je n’aurai garde d’oublier les inconfortables strapontins en bout de rangées, surtout utilisés les jours d’affluence, le samedi soir tout particulièrement.

Strapontins

Impossible de resquiller car, sitôt entré dans la salle, on est accueilli par l’ouvreuse qui vous accompagne jusqu’à la zone figurant sur le ticket d’entrée remis à l’accueil. Il est fortement recommandé de lui glisser un pourboire non symbolique à la remise du programme si l’on ne veut pas qu’elle prenne un malin plaisir à placer les retardataires à vos côtés en n’omettant pas de vous éblouir au passage du faisceau de sa lampe torche.

 

Programme du Jeanne d'Arc

Le programme se présente sous la forme d’un dépliant en deux volets de couleur beige au format d’un livre de poche. La couverture spécifie bien que vous êtes au cinéma Jeanne d’Arc et les encarts publicitaires figurant en dessous et sur la page arrière le confirment car ils vantent tous les mérites de commerçants voisins.

 

S’agissant du planning de la séance proprement dite, on découvre le détail de la séance qui se compose de la manière suivante:

  • Un où deux courts métrages sur la vie des abeilles, les pêcheurs terre-neuvas ou les expéditions de la famille Mahuzier, courts métrages assez semblables à ceux que l'on nous projette à l'école communale dans les jours précédant les vacances,
  • Les actualités cinématographiques, actualités d’une actualité toute relative puisque renouvelées seulement le Mercredi quand change le programme. Elles constituent alors une occasion unique d’observer la dégaine des célébrités du moment, notamment des hommes politiques, mais aussi des manifestations futiles comme des défilés de dames élégamment parées pour un concours de la plus belle auto à Deauville;
  • La publicité que l’on appelle plus couramment – et plus justement- la «réclame» avec Jean Mineur (annoncé par un vrai dessin animé et pas encore en mineur sous «mondovision»);
  • La bande annonce du film de la semaine à venir (comme il n’y a qu’un film par semaine, une seule suffit);
  • L’entracte sur lequel je vais revenir;
  • Le «grand film» enfin.

 

L’entracte est un vrai entracte comme au théâtre avec sonnerie pour inviter les fumeurs impénitents à rejoindre la salle pour le «grand film». Durant cet entracte, les ouvreuses perdent de leur discrétion d’ouverture et se baladent dans les travées en arborant sur leurs poitrines des corbeilles en osier pleines de sucreries et en braillant «bonbons, caramels, esquimaux, chocolats». En 1954, Annie Cordy chantera cette ritournelle dédiée en l'occurrence à l'histoire d'une ouvreuse martiniquaise qui, grâce à sa «démarche diabolique», «se fait des pourboires fantastiques».

Quand la lumière s’éteint à nouveau, vient le temps du grand film, le temps pour les spectateurs de jouir de l’objet de leur sortie à savoir le sujet du film pour les familles et, pour les amoureux, de cette très relative obscurité qui leur procure une intimité que leur famille et, plus généralement, la société d’alors ne leur accorde pas.

 

Le grand film est presque toujours à destination d’un public familial et si l’on connaît  ceux de ces films qui sont passés à la postérité (souvent ceux dit de «qualité française») et qui ont aujourd’hui les honneurs des salles «art et essai» où des rediffusions télévisées, beaucoup d’autres, qui rencontrèrent alors la faveur du public, sont tombés dans l’oubli.

Il s'agit toujours de films diffusés plusieurs mois après leur sortie, parfois même des films d'avant-guerre (parlants). Ce sont pour la plupart des œuvres françaises. Ainsi par exemple, malgré la richesse du cinéma italien de cette période, je n'ai aucun souvenir d'un film néo-réaliste.

 

Quand la lumière se rallume, on peut ainsi avoir passé trois bonnes heures dans son fauteuil. La programmation est donc assez proche de celle du théâtre à la différence que le long entracte n’est pas mis à profit pour tenter de rencontrer les comédiens mais pour sucer des sucreries.

L'immmeuble à la place du cinéma

...

 

" Le cinéma Jeanne d’Arc, archétype du cinéma indépendant puisque créé par Edmond Brocard, limonadier, en 1913 et «resté dans la famille» depuis lors, sera détruit en 1975 et remplacé par un immeuble. "

 

Textes entre guillemets extraits de l'Abécédaire d'un baby-boomer

 

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