Orthographe

2016 Des maux des mots

Nos mots sont sujets à des maux. L'éducation nationale peut certes beaucoup pour les guérir mais elle ne peut pas tout.

 

Il suffit d'observer les enseignes des boutiques, de devoir supporter les messages publicitaires sous toutes leurs formes et même d'écouter les commentaires de certains  «animateurs» et supposés journalistes sévissant dans les médias de grande diffusion pour s'en convaincre. A l'évidence, nous baignons dans un grand galimatias et nous ne protégeons pas notre langue, qui constitue pourtant notre premier patrimoine.

Comment s'étonner dès lors que la maîtrise du Français se dégrade et que l'on en soit au point de devoir donner des cours de base à des étudiants à la peine pour faire bonne figure à l'embauche (à l'écrit comme à l'oral).

La consultation des blogs et forums est à cet égard désolante, allant jusqu'à rendre parfois la compréhension difficile. Je ne pense pas tant aux simplifications drastiques particulièrement présentes dans les messageries instantanées («ortograf»), simplifications faites des personnes qui veulent simplement gagner du temps en rédigeant des textes qui n'ont pas vocation à être pérennes. Je songe plutôt aux fautes qui révèlent une ignorance crasse de la logique de la langue («il a mal orthographier») ou un emploi inapproprié des mots.

Avertissement concerné sur la porte vitrée

Une bonne illustration du fait que ces dérives ne constituent pas l'apanage de personnes en échec scolaire nous est donnée en octobre par une affichette apposée sur les portes vitrées d'un établissement bancaire français récemment rénové dans le centre d'Orléans: «Banque entièrement automatisée. Aucuns fonds disponibles».

 

Outre que, sur le fond (sans s), l'«entière automatisation» n'apporte aucune garantie tangible quant à la protection des avoirs déposés et que l'on reste pantois en apprenant qu'une agence bancaire se targue de ne disposer d'aucune liquidité, sur la forme «aucuns fonds» éveille mon attention.

Certes «aucun» peut être mis au pluriel (d'aucuns …) et «fonds» dans son sens monétaire prend bien un s: «aucuns fonds» est-il correct pour autant? La bonne réponse est facilement confirmée en quelques clics sur internet:

 

Et qu'en est-il de la loi Toubon et de sa proscription des mots anglais ?

 

Avant d'utiliser pour ce recueil de chroniques le mot baby-boomer, j'ai bien entendu cherché un équivalent Français.

 

Je n'ai trouvé que des phrases explicatives et des francisations demeurées lettres mortes après des décennies, ainsi du dérivé ni anglais ni français «babyboomeur». Quitte à franciser des mots anglais, allons jusqu'au bout comme le suggérait Jean Dutourd : louque, coule, crache, couic, foude ...

 

Ainsi, peut-être «bébéboumeur» utilisant le verbe familier «boumer» (aller bien, être en forme) aurait-il pu s'imposer (et pourquoi pas être imposé par une autre loi Toubon) dès la guerre achevée, avant que «baby-boomer» ne devienne un indéracinable mot d'usage courant.

Ce type de transformation est possible comme l'a montré au dix-huitième siècle la naissance de «redingote» à partir de «riding coat», mot si bien passé dans l'usage qu'il a été repris tel quel par les Hollandais et à peine modifié en espéranto («redingoto»).

 

L'article 24 de ses statuts confère à l'Académie Française une mission : « La principale fonction de l’Académie sera de travailler, avec tout le soin et toute la diligence possibles, à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences. ».

 

J'adhère pleinement à ce texte et tout spécialement à l'exigence de diligence. 

 

Si cette «principale fonction» était accomplie, je serais moins circonspect en considérant l'énergie déployée par la secrétaire perpétuelle pour assurer la défense de l'accent circonflexe, «ce minable chapeau de gendarme planté sur l'insondable» aux dires de Michel Masson.

La loi Toubon, on l'a vu, constituait une obligation et prévoyait des sanctions en cas de non-respect. Alors, comment qualifier l'annonce d'une chaîne de télévision publique d'information (franceinfo) en septembre prenant pour slogan quatre verbes conjugués à la deuxième personne de l'impératif pluriel dont deux issus de l'Anglais pour lesquels on trouve aisément des substituts en Français:

Slogan annonce chaîne franceinfo : "likez"
  • le premier des quatre, «likez», peut évidemment prendre pour équivalence «aimez» mais aussi, selon le contexte, «appréciez», «soutenez», «approuvez», «engagez-vous»,
Slogan annonce chaîne franceinfo : twittez

pour le deuxième,«twittez», s'agissant de formuler succinctement une opinion parfois dérangeante et sans préambule, «mettez votre grain de sel» me semble parfaitement convenir.

En 1973, Etiemble prônait «que la radio et la télé, qui sont officiellement au service de la nation, soient invitées à parler Français». A cette époque ou la télévision était intégralement publique, Maurice Druon suggérait la création d'une fonction de gardien de la langue française. Ne serait-ce pas aujourd'hui une partie des attributions de la «Haute Autorité de la communication audiovisuelle»? "

...

" Sans abroger la loi Toubon et ses sanctions, le gouvernement Français adopte dorénavant une frileuse position d'encouragement, de recommandation, de conseil...

  Ne soyons pas surpris des résultats."

 

 

Épilogue

 

En février, l'application – ou non – à la rentrée de la réforme de 1990 dans les manuels scolaires faisait la une. Fin 2016, on peine encore à savoir ce qu'il en est advenu.

 

Hiérarchisation et suivi de l'information ...

Chronique publiée en novembre 2016

Textes entre guillemets extraits de l'Abécédaire d'un baby-boomer

 

Pour faire un commentaire, une suggestion, une critique, cliquez sur ce lien